Comprendre n’est pas absoudre
Sur la compréhension, la responsabilité et les limites de l’étreinte explicative
Comprendre, c’est prendre avec soi. La question est toujours de savoir ce qu’on a consenti à porter.Extrait des carnets
Avant
On dit depuis longtemps que tout comprendre, c’est tout pardonner. On le dit d’ordinaire par bonté. Cet essai regarde longuement ce que la formule demande à celle qui a été blessée.
Il commence dans un cabinet parisien, avec une femme qui n’a pas ôté son manteau, et il y reste. L’histoire qui explique sa mère — un village, une guerre, une ceinture — est dans la pièce aussi, et elle n’est pas fausse. L’essentiel de ce qui suit tient au travail de la laisser être vraie sans lui confier une tâche qu’elle ne peut pas accomplir.
Rien dans ces pages n’est un conseil. On peut les lire comme on resterait assis dans un long silence auprès de quelqu’un : pour ce qui change dans la pièce, s’il change quelque chose, et pour ce qui refuse de changer.
ILe manteau
Elle a gardé son manteau pendant les quatre premières séances. De la laine grise, le deuxième bouton manquant, le col retenant encore le froid de la rue quand elle s’asseyait. Elle prenait l’escalier plutôt que l’ascenseur et arrivait donc toujours un peu essoufflée, s’excusant pour rien. Le verre d’eau que je posais chaque semaine retournait à la cuisine plein, pendant un mois. Quelque part dans ce mois-là, j’ai commencé à laisser le radiateur allumé plus longtemps avant son arrivée — l’accommodement qu’on fait sans l’avoir décidé, et qui vous dit que quelque chose, dans une pièce, est déjà géré avant que quiconque ait rien dit qui vaille d’être géré.
Elle est interprète de conférence : trois langues, une cabine, des tours de huit minutes. On est payé, m’avait-elle dit dès le début, pour être invisible et exact ; si quelqu’un vous remarque, c’est que quelque chose a mal tourné. Pendant quatre semaines, elle m’a donné sa vie dans l’ordre chronologique et sans météo. La mort de sa mère est apparue à la deuxième séance sous la forme d’une date — avril, quatorze mois plus tôt, un mardi — et a été suivie aussitôt par le planning de travail de l’été ; je ne suis pas revenu en arrière avec elle, et je crois toujours que c’était juste, sans m’y agripper.
À la cinquième séance, elle a dit la phrase. Elle l’a dite comme on dit une réplique qu’on a polie dans le noir, puis elle a levé les yeux pour voir si elle avait porté, du regard rapide et professionnel de quelqu’un qui cherche sur le visage d’un délégué la trace de la compréhension.
Elle a fait de son mieux avec ce qu’elle avait.
Sa mère avait grandi affamée dans un village où la guerre avait pris les hommes et laissé l’arithmétique. Sa mère avait été battue à coups de ceinture, et avait battu sa fille avec une cuillère en bois, et la fille, qui était maintenant assise dans mon cabinet avec son manteau sur le dos, avait assez lu pour connaître toute la chaîne, maillon par maillon, sur trois générations. Elle avait la généalogie complète. Elle savait raconter la faim. Elle savait raconter la ceinture. Ce qu’elle ne savait pas dire, c’était ce que c’était d’avoir sept ans dans une cuisine du douzième arrondissement, à attendre d’entendre quel tiroir s’ouvrait.
Ce qui s’est passé en moi appartient au récit, parce que c’est la matière. Mes épaules sont descendues d’un centimètre. Il y a eu un soulagement, net, et entièrement immérité, et en dessous le paragraphe bienveillant qui déjà s’assemblait — quelque chose de cultivé sur les villages et la faim, qui nous aurait laissés sortir tous les deux de l’immeuble dix minutes avant la fin de l’heure, sans que rien ne brûle.
Je n’ai jamais rencontré de formulation qui ne cherche pas à être admirée, y compris les miennes. J’ai demandé plutôt à quoi ressemblait la cuisine, et elle s’est agacée, et l’agacement a été la première chose en cinq semaines qui lui ait coûté quelque chose.
IILa généalogie
Il circule dans la culture thérapeutique une confusion devenue plus pieuse à mesure qu’elle devenait plus courante : celle de croire que comprendre l’origine d’un mal, c’est en avoir fini avec lui. L’explication se convertit silencieusement en exonération, et le taux de change n’est jamais affiché. L’erreur inverse est tout aussi disponible et plutôt moins chère — le parent gardé en monstre, plat et inhabité — et quiconque est resté assez longtemps assis auprès de quelqu’un le voit payer cet aplatissement dans la mâchoire, dans les épaules, dans la façon dont le souffle s’arrête haut dans la poitrine. Comprendre n’est pas l’ennemi. L’ennemi, c’est la substitution : la compréhension qui arrive trop tôt, habillée en paix.
La discipline, donc, n’a rien de glorieux. Elle consiste à laisser la cuillère être une cuillère. Pas une dynamique difficile, pas un héritage, pas les besoins insatisfaits d’une mère ; une cuillère en bois, dans un tiroir, dans une cuisine, et une enfant qui avait appris à distinguer trois tiroirs au bruit avant de savoir lire. Celui du haut cliquetait, étant celui des couverts. Celui du milieu coinçait, et contenait de la ficelle et un cierge d’église. Celui du bas coulissait sans bruit sur ses glissières, et c’était celui-là qui comptait. L’abstraction n’est pas plus sophistiquée que l’objet. Elle est le plus souvent une façon de quitter la pièce.
IIIÀ quoi servait la compréhension
Elle était allée deux fois au village, la seconde avec un appareil photo, et elle a tourné son téléphone vers moi sans le lâcher : un toit effondré, un figuier poussant hors de la citerne, une pente d’herbe sèche. Elle avait retrouvé le registre des baptêmes et les noms de deux enfants qui n’avaient pas vécu au-delà de leur deuxième hiver. Elle avait l’année de la faim, l’arithmétique des bouches et des heures de lumière, une grand-mère partageant le pain à l’œil. Elle le disait en dates et elle le disait superbement, et elle faisait, ai-je fini par penser, de la traduction à vue de sa mère — prenant un document difficile et le rendant à toute vitesse dans une langue où personne ne pouvait être blâmé.
Et la femme à qui cette traduction était destinée était morte depuis quatorze mois. C’est la part que j’ai comprise trop lentement. Une compréhension qu’on ne peut remettre à sa destinataire ne s’évapore pas ; elle se porte dans la posture, et elle portait la sienne dans une pièce chauffée, son manteau sur le dos et son sac contre la cheville, prête à partir.
Dans la cabine, la règle est simple : on rend ce que dit l’orateur. On ne le dit pas à sa place, si long que soit le silence, si clairement qu’on voie ce qu’il veut dire. Rendre compte de cette cuisine, c’était l’affaire de sa mère — le travail lent et humiliant de savoir ce qu’on a fait et ce que cela a coûté est toute la substance de la responsabilité, et il n’en existe pas d’autre version — et sa mère ne l’avait jamais fait. Alors la fille était entrée dans la cabine et l’avait fait à sa place : en trois langues, à toute vitesse, pour que personne ne remarque qu’elle attendait encore, à quarante-trois ans, l’unique phrase qui lui était due et qui ne lui avait jamais été rendue. Que cela n’aurait pas dû arriver. Que la personne qui l’avait fait était celle qui n’aurait pas dû le faire.
IVLa neuvième séance
Je lui ai rendu son village à la neuvième séance, et je l’ai bien fait : la grand-mère, le pain, ce que les mains apprennent à répéter. Tout cela était exact. Tout cela était bien trop tôt. Je l’ai vue devenir lisse. Elle a acquiescé chaleureusement, de la voix qu’elle garde pour les délégués ; la texture a quitté la pièce comme la chaleur la quitte quand on ouvre une fenêtre quelque part hors de vue ; un scooter a tourné au ralenti en bas, sans partir. À la porte, elle m’a remercié, ce qui aurait dû m’effrayer davantage que cela ne l’a fait.
Elle a annulé la semaine suivante. La grippe, dans un message envoyé à six heures du matin. La semaine d’après, elle est arrivée glaciale et m’a demandé, après quelques minutes de silence, si j’avais lu quelque chose sur la guerre civile, comme si nous étions deux personnes qui s’étaient rencontrées à une conférence — puis, de quelque part sous cela, avec une exactitude à laquelle j’ai souvent repensé depuis :
Vous l’avez fait en quarante minutes. Il lui a fallu trente ans. Vous l’avez fait en quarante minutes.
Il y avait une excellente défense à disposition, et elle avait l’avantage d’être vraie. J’avais été exact ; j’avais eu de bonnes intentions. J’ai dit qu’elle avait raison, que j’avais pris toute la place exactement comme l’histoire avait toujours pris toute la place, puis je me suis tu, je suis resté là où j’étais pendant qu’elle était furieuse contre moi, et il ne s’est rien passé.
L’heure n’a pas pris fin plus tôt. Je ne suis devenu ni froid, ni cérébral, ni blessé. À neuf minutes de la fin, elle a sorti ses mains de ses manches et les a posées à plat sur les accoudoirs du fauteuil, et elle a bu, pour la première fois, environ un tiers du verre d’eau. Je n’avais pas été pardonné. J’avais été trouvé.
VLes deux phrases
En février, elle est arrivée les épaules mouillées et a dit, sans préambule, qu’elle avait voulu que sa mère ait peur d’elle. Une fois. Pendant une minute. Se tenir debout dans cette cuisine, et que sa mère ait peur. Puis elle s’est excusée de l’avoir dit, et a observé mon visage.
Ce qui était requis alors n’était presque rien, et ce presque rien était le travail. La phrase était à portée — que ce souhait était compréhensible, vu tout cela — et elle était vraie, et à ce moment-là elle aurait fait office de couvercle. J’ai dit que je l’avais entendue et que rien dans la pièce n’avait changé. Nous y sommes restés. Sa respiration est descendue plus bas dans son corps. Dehors, la neige se changeait en eau dans le caniveau avec le bruit de quelqu’un qui chuchote un mot très long.
En mars, elle a dit deux choses d’un seul souffle, la virgule faisant, à elle seule, un travail impossible : je comprends comment elle est devenue la femme qui a fait ça, et elle m’a fait ça, et il lui appartenait de ne pas le faire.
Pas une découverte. Elle l’a rapporté comme on rapporte un problème d’arithmétique — comme si on lui avait tendu deux tasses en ne lui laissant qu’une main, et qu’elle eût compris que la solution n’était de poser ni l’une ni l’autre mais de rester parfaitement immobile. Rien n’en a été résolu ; rien n’en a été résolu depuis. Ce qui a changé, c’est qu’elle a cessé de se relire. Les séances sont devenues plus dures pendant un temps, puis plus vraies, ce qui est souvent la même chose sous des manteaux différents.
Que le pardon s’ensuive ou non n’est pas un but thérapeutique et, à mon sens, il n’appartient pas au thérapeute de le fabriquer. Il peut venir. Il peut venir en partie, pour un acte et pas pour un autre. Il peut ne jamais venir, et la vie être pleine malgré tout, et quiconque dit autre chose à une patiente lui vend une résolution qu’elle n’a pas demandée.
VILe tiroir
L’appartement avait été vidé l’été précédent. Il y avait eu une boîte d’ustensiles ; elle avait pris la boîte ; la cuillère est depuis dans un tiroir de sa propre cuisine, dans un immeuble à la porte verte, dans le tiroir qui coince.
En avril, elle m’a raconté qu’un soir elle l’avait sortie, posée sur la table, et qu’elle s’était assise en face, comme on s’assoit en face de quelqu’un, et qu’elle était restée là jusqu’à ce que la lumière s’en aille, puis l’avait remise.
Je ne lui ai pas demandé ce qu’elle comptait en faire. Je remarque que je ne veux toujours pas le demander. Certains objets n’ont pas fini de parler, et le tiroir est dans la pièce avec nous maintenant, et le restera quelque temps, et cela me paraît non pas un échec du travail mais le travail lui-même.
Elle a déboutonné son manteau en avril. Elle ne l’a pas enlevé.
Note de l’auteur
J’ai écrit cet essai pour savoir ce que je pense d’une phrase que je reconnais, du cabinet : elle a fait de son mieux avec ce qu’elle avait. C’est le plus souvent vrai. C’est aussi, à la cinquième séance et non à la quinzième, une manière de quitter la pièce, et je voulais écrire la différence de l’intérieur de la pièce, y compris la part que j’y prends.
La femme de ces pages est inventée. Elle est assemblée à partir de configurations qui n’appartiennent à personne en particulier, et rien en elle ne peut être rapporté à une personne que j’aurais rencontrée. Le village, la cuillère, les trois tiroirs, la cabine sont des choses fabriquées. J’ai laissé les objets porter ce qu’un argument aurait porté trop tôt.
J’ai gardé la théorie à l’arrière-plan, volontairement. L’essai ne défend qu’une thèse : que rendre compte de la façon dont un mal est advenu n’est pas rendre compte du mal, et que le second est dû par celui qui l’a causé et jamais exigé de celle qui l’a subi. Je voulais qu’elle y arrive par son propre chemin, et j’ai laissé le narrateur avoir tort le premier, à la neuvième séance, pour que la correction fasse partie des preuves.
Je n’ai pas dit si elle pardonne à sa mère. Je ne le sais pas, et je n’ai pas voulu que l’essai le sache non plus.
N. M.
Glossaire
- Absolution.
- Délivrance de la faute, au sens religieux du péché remis comme au sens plus large de la dette annulée. Elle est accordée, si elle l’est, par quelqu’un qui a qualité pour l’accorder ; comprendre ne confère pas cette qualité.
- Reconnaissance.
- Geste par lequel celui qui a causé un mal en rend compte : ce qui a été fait, ce que cela a coûté. Elle diffère des excuses comme de l’explication. Dans l’essai, c’est ce qui n’a jamais été donné à la fille, et qu’elle s’est fourni elle-même à la place de sa mère.
- Compréhension prématurée.
- Compréhension offerte avant que la personne blessée ait été entendue, et qui fonctionne comme une clôture. C’est le « paragraphe bienveillant » de l’essai : exact, humain, et trop tôt. Il soulage d’abord celui qui écoute.
- Contre-transfert.
- Les réponses émotionnelles du thérapeute à la personne qui est dans la pièce, y compris celles qu’il préférerait ne pas avoir. Ici : les épaules qui descendent, et le soulagement immérité de la cinquième séance, notés plutôt que mis en acte.
- Enactment (mise en acte).
- Échange dans lequel quelque chose entre deux personnes est vécu au lieu d’être dit. Le village rendu à la neuvième séance, exact et trop tôt, rejoue le geste même dont parle l’histoire.
- Survie de l’objet.
- Chez Winnicott, la capacité de l’autre à supporter l’agressivité du patient sans représailles ni retrait, et par là à devenir réel pour lui. Le narrateur qui reste là où il est pendant qu’elle est furieuse en est une petite instance (Winnicott, 1969).
- Transmission transgénérationnelle.
- Passage du mal, et du silence qui l’entoure, d’une génération à la suivante, souvent sans que personne l’ait choisi. La généalogie que la fille a reconstituée en est une carte ; l’essai demande ce que connaître la carte peut, et ne peut pas, faire.
- Traduction à vue et interprétation simultanée.
- Deux modes du travail de l’interprète : rendre à voix haute, dans une autre langue, un texte écrit à mesure qu’on le lit (traduction à vue) ; rendre les paroles d’un orateur dans une autre langue à mesure qu’elles sont dites, depuis une cabine (interprétation simultanée). La règle de l’interprète est la fidélité : rendre ce qui a été dit et ne rien ajouter à ce que l’orateur a dit.
Bibliographie
- Arendt, Hannah. The Human Condition. Chicago: University of Chicago Press, 1958. (§33, « Irreversibility and the Power to Forgive ».)
- Benjamin, Jessica. Beyond Doer and Done To: Recognition Theory, Intersubjectivity and the Third. London: Routledge, 2018.
- Ferenczi, Sándor. « Confusion of Tongues Between Adults and the Child » (1933). International Journal of Psycho-Analysis 30 (1949) : 225–230.
- Fraiberg, Selma, Edna Adelson et Vivian Shapiro. « Ghosts in the Nursery ». Journal of the American Academy of Child Psychiatry 14, n° 3 (1975) : 387–421.
- Herman, Judith Lewis. Trauma and Recovery. New York: Basic Books, 1992.
- Jankélévitch, Vladimir. Le Pardon. Paris : Aubier-Montaigne, 1967.
- Mitchell, Stephen A. Relational Concepts in Psychoanalysis: An Integration. Cambridge, MA: Harvard University Press, 1988.
- Ricœur, Paul. La mémoire, l’histoire, l’oubli. Paris : Seuil, 2000.
- Ricœur, Paul. Sur la traduction. Paris : Bayard, 2004.
- Seleskovitch, Danica et Marianne Lederer. Interpréter pour traduire. Paris : Didier Érudition, 1984.
- Winnicott, D. W. « Hate in the Countertransference ». International Journal of Psycho-Analysis 30 (1949) : 69–74.
- Winnicott, D. W. « The Use of an Object and Relating through Identifications » (1969). Dans Playing and Reality. London: Tavistock, 1971.
À propos de l’auteur
Nikos Marinos est psychologue et psychothérapeute d’orientation psychodynamique, en cabinet privé à Paris. Il écrit à la croisée de la psychanalyse relationnelle et de la prose littéraire, et il est l’auteur de la série Rester Avec et du cadre de l’Intégrité Relationnelle. D’origine grecque, il travaille en anglais, en français et en grec. www.nikosmarinos.com
La femme de cet essai est inventée. Rien n’y décrit une personne que l’auteur ait rencontrée.